Crise cardiaque féministe

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— Tu m’as demandé de te prouver l’existence du patriarcat, c’est-à-dire la domination des hommes sur les femmes de manière systématique dans la société. Je ne vais pas parler de différence de salaire, ou en tout cas pas tout de suite. Par contre, je veux te prouver qu’on vit dans un monde d’hommes, fait par les hommes et pour les hommes. Les femmes ont donc moins de privilèges en tant qu’elles sont moins bien adaptées ou moins bien préparées au monde dans lequel elles vivent*. Je vais prendre l’exemple de la médecine et de la santé.

— Tu vas me dire qu’il n’y a pas de femmes médecins ? Ou que la médecine soigne mieux les hommes que les femmes ? Je crois que tu as mal choisi ton sujet, avec quelque chose d’aussi objectif et fondé sur la science…

— Quels sont les symptômes d’une crise cardiaque ?

— Euh… une douleur intense dans la poitrine et dans le bras gauche ?

— C’est bien, tu seras sauvé. Pas moi. La femme aussi a des douleurs de poitrine en cas de crise cardiaque, mais elles sont plus diffuses, plus vagues. Et les symptômes les plus courants sont très différents : nausée, mal de dos, fatigue inexpliquée…

— Ah ouais, bah je savais pas… mais en quoi ça montre le sexisme ?

— Pendant très longtemps, le monde de la médecine et de la recherche était entièrement constitué d’hommes, qui se concentraient sur des symptômes et des maladies qu’eux-mêmes expérimentaient. Encore aujourd’hui, dans la majorité des études, la parité n’est pas respectée, et il est très rare de voir qu’on étudie les genres séparément. De plus, les médecins, hommes comme femmes d’ailleurs, ont tendance plus facilement à montrer du scepticisme face à la réalité des symptômes décrits par une femme ou à les attribuer à des causes psychologiques.

— D’accord, il y a négligence de ce côté-là, mais de là à dire que c’est intentionnellement misogyne…

— Non, évidemment que ce n’est pas intentionnel, mais ça montre des structures de société qui ont tendance à avantager les hommes par rapport aux femmes, tout en mettant en évidence des clichés liés au genre (par exemple que les femmes « s’imaginent » des choses tout le temps).

— Ouais, enfin il y a aussi des « structures de société » comme tu dis, bref des us et coutumes pour parler normalement, qui avantagent les femmes. La galanterie, c’est pas du privilège peut-être ? Jamais un restau à payer, jamais un truc lourd à porter … Mais non, pour vous les féministes, c’est pas un privilège ça, c’est du har-ce-le-ment, oui madame !

— La galanterie, comme souvent les domaines dans lesquels les femmes se voient offrir un certain nombre d’avantages, se situe dans la sphère du privé, et non pas dans le système économique, culturel et politique en général. Ça ne sert à rien qu’on nous tienne la porte du bureau du PDG si on ne peut pas s’assoir derrière le bureau.

— Non, en général c’est plutôt sous le bureau que les femmes se mettent.. ça, ça vous permet bien d’obtenir des trucs, non ? Le sexe, c’est le pouvoir, c’est pas ce qu’on dit ?

— Selon toi donc, les femmes tirent des avantages d’être traitées, soit comme des êtres faibles et incapables de subvenir à leurs besoins, soit comme des tentatrices/objets sexuels ? Bref, on reste toujours dans les mêmes schémas : les avantages qu’on pense que les femmes ont par rapport aux hommes reflètent, une fois de plus, les demandes du patriarcat. Les hommes sont tenus d’avoir l’esprit de compétition, de dominer, de tenir les rênes. Les femmes restent inférieurs et soumises, et doivent se mettre à genoux devant les hommes pour obtenir quelque chose.

— Oh, arrête, je vais pleurer… Tout ce que tu fais, tout ce que les féministes font, c’est victimiser les femmes et culpabiliser les hommes.

— Mais ce n’est pas grave d’être privilégié ! La plupart du temps, d’ailleurs, on n’est pas responsable de son privilège : on naît dedans. C’est pour ça que c’est d’autant plus difficile de s’en rendre compte…

— Oui, donc en gros soit les hommes doivent s’excuser d’exister, soit ils sont de gros porcs privilégiés qui nagent dans le pouvoir et les blagues machos. Ça va, c’est pas trop manichéen c’est bien…

— Si quelqu’un te confronte et te demande de « checker tes privilèges » (et ça peut arriver dans d’autres domaines que le féminisme, le racisme, la grossophobie sont aussi des domaines où c’est nécessaire), il ou elle ne te demande pas de concéder que ta vie est facile et de t’écraser. Il ou elle te demande de reconnaître qu’il y a des problèmes que tu ne rencontreras jamais, parce qu’ils sont spécifiques à certains groupes de personnes.

— Super je le reconnais. Je fais quoi maintenant ? Je ferme ma gueule et j’écoute la personne geindre ?

— Je ne suis pas d’accord quand tu parles de victimisation. Au contraire, le féminisme vise à dénoncer ces situations d’infériorité des femmes. A fortiori, le féminisme qu’on appelle « intersectionnel » vise à dénoncer les injustices croisées du genre, de la race, de la classe et beaucoup d’autres. Il n’y a pas de victimisation là-dedans : il y a la volonté de faire changer les choses… même si on doit pour cela payer nos propres dîners et tenir nos propres portes.

— Les féministes ne veulent pas des hommes dans leur mouvement, sous prétexte qu’il ne faudrait surtout pas avoir besoin d’eux. C’est excluant pour la moitié de la population, et ne donne pas envie de vous écouter, parce qu’on sait d’emblée qu’on sera repoussés, voire insultés.

* je ne donne ici qu’un seul exemple, mais vous pouvez en trouver 160 autres ici

Lire la suite : L’avocat diabolique


Sources et liens :

« Check your privilege » (en anglais)

120+ exemples du privilège masculin

Le privilège féminin n’existe pas  (en anglais)

La crise cardiaque chez la femme

Pourquoi la recherche médicale exclut souvent les femmes (en anglais)

Les maladies qui touchent les femmes sont attribuées à des causes psychologiques (en anglais)

« Vous les féministes »

— Le problème, c’est que tant que tu continueras à dire « vous les féministes », la question ne sera pas réglée. On n’est pas un groupe d’aliens…

— Quoi ? Mais c’est vous au contraire qui vous placez à l’écart du reste de la population ! En vous désignant par ce terme, vous centrez le rapport de force sur l’opposition hommes/femmes, comme si l’un était forcément l’ennemi de l’autre. Je suis pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais du coup, ça devrait s’appeler « humanisme » ou « égalitarisme », et pas féminisme.

—  L’humanisme, l’égalité, c’est bien joli. Ce n’est juste pas adapté à la situation.

— Ah, tu reconnais donc que les féministes ne cherchent pas l’égalité ! Utiliser le terme « féministe », c’est revendiquer une supériorité de la femme sur l’homme. Et après vous vous étonnez de rencontrer des résistances…

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— Les féministes désirent l’égalité. Mais elles ne peuvent pas s’appeler « égalitaires » parce que ce serait effacer la spécificité de cette égalité, qui est une égalité entre les genres. C’est vrai que dans un monde idéal, la différence entre les hommes et les femmes ne serait plus à pointer du doigt, parce qu’elle n’existerait plus : chaque être humain, en tant que tel, serait égal. Mais dans le monde aujourd’hui, on assiste à un phénomène de domination systémique des femmes par les hommes. C’est-à-dire que les hommes, en tant que groupe social, ont tendance à exercer une domination sur le groupe social des femmes dans la plupart des domaines de la société, comme par exemple le monde du travail, la politique, la culture, la famille. Ou plus exactement, il existe une partie de la population mondiale, d’ailleurs assez infime en termes de nombre, qui se trouve tout en haut de la pyramide sociale et qui jouit de plus de privilèges que les autres : les hommes blancs, cis, hétéro, en bonne santé, minces, chrétiens, entre 25 et 50 ans.

— Mais voilà ! Tu vois bien que c’est toi qui stigmatises un groupe là ! C’est toi qui renforces le sexisme, le racisme, l’âgisme. C’est toi qui fais des différences !

— Nommer une discrimination signale une différence, c’est vrai. Mais c’est hypocrite de dire que c’est la nommer qui la crée. La différence est là, elle existe.

— Ça, ça reste encore à prouver…

— Nommer un problème permet de le circonscrire, de le définir, d’avoir quelque chose à voir et à étudier là où avant il était invisible. Invisible ne veut jamais dire inexistant. C’est même dangereux de le penser. Ici, il est nécessaire que les femmes apparaissent dans le nom même de la lutte qui vise à renforcer leur visibilité et leur poids dans la société. Cela permet aussi de signaler qu’elles sont les actrices de cette lutte, que ce sont elles qui portent leurs revendications.

— Oh, je ne crois pas qu’elles aient besoin de ça pour être des grandes gueules… Les féministes, on a tout le temps l’impression qu’elles sont dans le mécontentement, dans la réclamation. Elles passent leur temps à inventer des problèmes ! Tout à coup, on ne peut plus utiliser « mademoiselle », on ne peut plus faire un compliment à une femme dans la rue…

— On ne peut plus forcer les femmes à rester à la maison s’occuper des gosses… Ah oui ces féministes, quelle plaie ! C’est assez dangereux de reprocher à un groupe opprimé de vouloir améliorer ses conditions de vie au nom de la paix sociale… Ce que tu fais en disant ça, c’est perpétuer un statu quo. Et tu le fais parce que tu bénéficies de ce statu quo, que tu en tires des profits, une vie confortable, sans violence physique ou symbolique ou presque. Bref, tu es privilégié.

— D’où, sans connaître la vie de quelqu’un, tu peux dire que cette personne est privilégiée ? C’est absurde ! Juste le fait que je sois un homme ne fait pas de moi quelqu’un de privilégié ! Tu m’as pas encore prouvé cette grande différence hommes/femmes dont tu nous rabâches les oreilles ! Je galère autant que les autres, je me fais exploiter par l’état et mon patron, mon père est mort quand j’avais 14 ans, je souffre de la crise… Et tu crois que des femmes comme Liliane Bettencourt ou Brigitte Bardot, elles sont pas privilégiées, elles ?

— C’est évident que tous les facteurs s’interpénètrent. On n’est jamais tout blanc ou tout noir, uniquement victime ou uniquement bourreau. Evidemment : Liliane Bettencourt a été élevée dans un milieu très riche et très éduqué, et a hérité non seulement de l’argent de sa famille, mais aussi de ses contacts et de ses valeurs. La classe est toujours un facteur essentiel d’oppression. Mais le fonctionnement de l’oppression est à comprendre en termes de système : bien sûr, ce n’est pas toi, tout seul petit homme, qui perpètre une persécution sans merci de toutes les femmes que tu croises. Bien sûr que c’est au niveau inconscient, culturel et institutionnel que les choses se jouent. Mais la première étape, c’est de le sortir de l’inconscient pour que cela cesse d’apparaître comme une norme culturelle.

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