« Vous les féministes »

— Le problème, c’est que tant que tu continueras à dire « vous les féministes », la question ne sera pas réglée. On n’est pas un groupe d’aliens…

— Quoi ? Mais c’est vous au contraire qui vous placez à l’écart du reste de la population ! En vous désignant par ce terme, vous centrez le rapport de force sur l’opposition hommes/femmes, comme si l’un était forcément l’ennemi de l’autre. Je suis pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais du coup, ça devrait s’appeler « humanisme » ou « égalitarisme », et pas féminisme.

—  L’humanisme, l’égalité, c’est bien joli. Ce n’est juste pas adapté à la situation.

— Ah, tu reconnais donc que les féministes ne cherchent pas l’égalité ! Utiliser le terme « féministe », c’est revendiquer une supériorité de la femme sur l’homme. Et après vous vous étonnez de rencontrer des résistances…

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— Les féministes désirent l’égalité. Mais elles ne peuvent pas s’appeler « égalitaires » parce que ce serait effacer la spécificité de cette égalité, qui est une égalité entre les genres. C’est vrai que dans un monde idéal, la différence entre les hommes et les femmes ne serait plus à pointer du doigt, parce qu’elle n’existerait plus : chaque être humain, en tant que tel, serait égal. Mais dans le monde aujourd’hui, on assiste à un phénomène de domination systémique des femmes par les hommes. C’est-à-dire que les hommes, en tant que groupe social, ont tendance à exercer une domination sur le groupe social des femmes dans la plupart des domaines de la société, comme par exemple le monde du travail, la politique, la culture, la famille. Ou plus exactement, il existe une partie de la population mondiale, d’ailleurs assez infime en termes de nombre, qui se trouve tout en haut de la pyramide sociale et qui jouit de plus de privilèges que les autres : les hommes blancs, cis, hétéro, en bonne santé, minces, chrétiens, entre 25 et 50 ans.

— Mais voilà ! Tu vois bien que c’est toi qui stigmatises un groupe là ! C’est toi qui renforces le sexisme, le racisme, l’âgisme. C’est toi qui fais des différences !

— Nommer une discrimination signale une différence, c’est vrai. Mais c’est hypocrite de dire que c’est la nommer qui la crée. La différence est là, elle existe.

— Ça, ça reste encore à prouver…

— Nommer un problème permet de le circonscrire, de le définir, d’avoir quelque chose à voir et à étudier là où avant il était invisible. Invisible ne veut jamais dire inexistant. C’est même dangereux de le penser. Ici, il est nécessaire que les femmes apparaissent dans le nom même de la lutte qui vise à renforcer leur visibilité et leur poids dans la société. Cela permet aussi de signaler qu’elles sont les actrices de cette lutte, que ce sont elles qui portent leurs revendications.

— Oh, je ne crois pas qu’elles aient besoin de ça pour être des grandes gueules… Les féministes, on a tout le temps l’impression qu’elles sont dans le mécontentement, dans la réclamation. Elles passent leur temps à inventer des problèmes ! Tout à coup, on ne peut plus utiliser « mademoiselle », on ne peut plus faire un compliment à une femme dans la rue…

— On ne peut plus forcer les femmes à rester à la maison s’occuper des gosses… Ah oui ces féministes, quelle plaie ! C’est assez dangereux de reprocher à un groupe opprimé de vouloir améliorer ses conditions de vie au nom de la paix sociale… Ce que tu fais en disant ça, c’est perpétuer un statu quo. Et tu le fais parce que tu bénéficies de ce statu quo, que tu en tires des profits, une vie confortable, sans violence physique ou symbolique ou presque. Bref, tu es privilégié.

— D’où, sans connaître la vie de quelqu’un, tu peux dire que cette personne est privilégiée ? C’est absurde ! Juste le fait que je sois un homme ne fait pas de moi quelqu’un de privilégié ! Tu m’as pas encore prouvé cette grande différence hommes/femmes dont tu nous rabâches les oreilles ! Je galère autant que les autres, je me fais exploiter par l’état et mon patron, mon père est mort quand j’avais 14 ans, je souffre de la crise… Et tu crois que des femmes comme Liliane Bettencourt ou Brigitte Bardot, elles sont pas privilégiées, elles ?

— C’est évident que tous les facteurs s’interpénètrent. On n’est jamais tout blanc ou tout noir, uniquement victime ou uniquement bourreau. Evidemment : Liliane Bettencourt a été élevée dans un milieu très riche et très éduqué, et a hérité non seulement de l’argent de sa famille, mais aussi de ses contacts et de ses valeurs. La classe est toujours un facteur essentiel d’oppression. Mais le fonctionnement de l’oppression est à comprendre en termes de système : bien sûr, ce n’est pas toi, tout seul petit homme, qui perpètre une persécution sans merci de toutes les femmes que tu croises. Bien sûr que c’est au niveau inconscient, culturel et institutionnel que les choses se jouent. Mais la première étape, c’est de le sortir de l’inconscient pour que cela cesse d’apparaître comme une norme culturelle.

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