Eh Mademoiselle t’es charmante, ça te dirait une glace à la menthe?

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—  De toute façon, la seule vraie inégalité qui existe encore entre les hommes et les femmes, c’est la différence de salaire. Sérieusement, c’est quoi le dernier truc en date ? Interdire l’appellation « mademoiselle » ? Pour qui elles se prennent, la police de la pensée ? Et puis moi j’en ai parlé à des jeunes filles, ça les emmerde, elles, qu’on les appelle « Madame ». Elles se sentent vieilles, après, ça leur fait tout bizarre. On ne peut pas laisser la jeunesse tranquille non ? Et puis si même les filles n’en veulent pas, ça prouve bien que c’est encore une invention de quelques hystériques pour emmerder le monde…

— Papa, tu es de mauvaise foi. Personne n’interdit à personne d’utiliser le mot « mademoiselle ». Ce qui est demandé, c’est que l’appellation soit retirée des formulaires administratifs et autres papiers officiels, parce que ça crée une différence de statut entre une femme mariée et une femme non-mariée. Ça rappelle un peu trop l’ancien temps tu vois, quand une femme passait de l’autorité de son père à celle de son mari, et qu’elle ne pouvait pas ouvrir un compte bancaire ou travailler sans leur autorisation…

— Mais tout le monde sait bien que ce n’est plus le cas maintenant ! En plus, si on suit ta logique, c’est le mot « madame » qu’on devrait supprimer, parce que c’est ce mot là qui évoque mari, enfants etc. Une demoiselle est, de ce point de vue, beaucoup plus libre puisqu’elle n’a pas sur le dos la contrainte terrible du mari oppressif que vous semblez toutes craindre tant ! En plus, « mademoiselle » a longtemps été un titre qu’on donnait aux femmes de la noblesse, mariées ou non. Etymologiquement, c’est dérivé du diminutif du mot latin domina, qui veut quand même dire maîtresse…

—  C’est vrai… sauf que le mot « madame » vient aussi de domina, mais sans diminutif cette fois ! Et puis, depuis le Moyen-Âge, le mot a connu d’autres évolutions, dont notamment la généralisation de l’appellation « mademoiselle » pour les femmes non mariées. De manière encore plus intéressante, tout au long de ces derniers siècles, on a commencé à associer le mot « mademoiselle » à certaines professions, comme vendeuse, employée de maison ou actrice… C’est-à-dire des professions peu qualifiées ou peu valorisées (les actrices ont longtemps été associées aux prostituées…). En revanche, les directrices et autres commerçantes étaient souvent appelées « madame » peu importe leur statut marital… « Madame » était et reste le signe d’une autorité plus importante ou d’une position plus respectable.

— Mouais, ça reste quand même un simple mot, il ne faudrait pas commencer à en faire une complète généalogie… Aujourd’hui la plupart des Français n’ont plus conscience de toutes ces implications donc ça ne joue aucun rôle ! Et puis comme je disais, c’est plutôt galant d’appeler une femme « mademoiselle », ça lui donne l’impression d’être encore jeune. Quelle femme n’aime pas être prise pour une jeunette ?

— Des tas, Papa. Par exemple quand personne ne te prend au sérieux au boulot parce que tu es petite, blonde, et que tu as l’air d’avoir 14 ans. Ou quand le facteur sonne à la porte de ton appartement et te demande « tes parents sont là ? », alors que tu as vingt-quatre ans et que tu habites seule depuis 6 ans. Dans ces cas-là, la galanterie, t’en as rien à taper. Etre une demoiselle, c’est avoir moins de crédibilité au travail, dans l’espace public, tout le temps. Pour moi, comme je disais, c’est un vestige de cette autorité du père puis du mari qui faisait que la femme restait en quelque sorte mineure toute sa vie, mais pas uniquement. Il y a aussi une dimension âgiste : utiliser le terme « demoiselle » c’est mettre en avant la jeunesse de la personne, avec l’idée derrière que son opinion ou sa vision du monde ont moins de valeur parce qu’elle est jeune. Hommes comme femmes souffrent de cette discrimination. Ça consiste aussi à attendre d’une personne qu’elle se conduise de telle ou telle façon en fonction de son âge et condamner ou mépriser certains comportements parce qu’ils ne seraient pas « de son âge ». En appelant une jeune femme « mademoiselle » on lui renvoie sa jeunesse à la figure, et c’est parfois utilisé pour justifier une différence de statut. Certes, personne n’aime vieillir… les femmes pas plus que les hommes. Mais abandonner le « mademoiselle » aurait aussi pour conséquence que l’appellation « madame » perdrait sa connotation « vieille dame ».

— Mais je ne vois toujours pas en quoi « Mademoiselle » ne serait pas respectueux ! Plus personne ne considère qu’une femme non-mariée a moins le droit au respect qu’une femme mariée… D’ailleurs tu vois bien, de plus en plus de femmes gardent leur nom de famille après le mariage, et le transmettent à leurs enfants… Pour moi c’est juste un très joli mot… D’ailleurs, ce n’est qu’un mot ! C’est quand même fou qu’on puisse à ce point se focaliser sur un mot, comment tout à coup tout le monde se sent attaqué. L’identité d’une personne n’est jamais définie par un seul mot, surtout un mot aussi banal et rébarbatif qu’on utilise dans les formulaires administratifs…

— Mais d’autant plus ! Mon existence légale, aux yeux du gouvernement par exemple, est définie par ma propension à me marier (à un homme, évidemment) et à avoir des enfants ! Comme si le seul événement qui était pris en compte dans le changement de l’identité d’une femme était son mariage ! D’autant plus de la part d’une institution officielle, ça légitime complètement l’idée d’une infériorité de statut de la femme célibataire. D’ailleurs, considère l’image qu’a une femme célibataire par rapport à un homme célibataire. Regarde dans les films par exemple : quasiment systématiquement, les hommes célibataires sont des tombeurs, hyper épanouis professionnellement, très respectés. Pour les femmes, la référence, c’est Bridget Jones : pots de glace, films romantiques et catastrophes sur catastrophes… et l’objectif, c’est de trouver à se caser.

— Tu caricatures ! Ça change…

— C’est vrai. Mais regarde les femmes plus âgées : une femme âgée célibataire, c’est soit une grosse chaudasse manipulatrice (type cougar ou MILF) soit une vieille folle avec ses chats (et en général, on croit utile d’ajouter qu’elle est « mal-baisée »…)

— Oh la la ! mais entre les formulaires administratifs et les conneries débilitantes qui passent à la télé… vous ne voudriez pas élever le débat ? Il n’y a pas des causes féministes légèrement plus importantes que ça ? Vous n’avez pas vraiment le sens des priorités je trouve… ça nuit à votre cause. Ça donne l’impression que vous vous focalisez sur des détails… Si vous voulez que plus de gens vous suivent, il faudrait peut-être revoir la hiérarchie des causes et la manière de les présenter au grand public.

— Ahah ! J’ai lu quelque part que le débat sur le mot « mademoiselle » reflétait « la vitalité du féminisme contemporain ». L’auteure était complètement ironique, mais moi je ne le suis pas : je suis fière que ce débat soit amené au grand jour, parce que ça reflète à quel point les mots sont importants. Je pense que tu sous-estimes beaucoup l’importance des mots qu’on emploie, et à quel point ils structurent au quotidien notre façon de penser et d’agir. Ce n’est pas le monde qui est la source de notre langage, mais bien plutôt l’inverse. Employer un mot plutôt qu’un autre peut radicalement modifier une vision du monde et sculpter une réalité totalement nouvelle. Par exemple, ça ne t’a jamais semblé bizarre qu’il y ait des légumes « biologiques », c’est-à-dire qu’on a fait pousser de manière naturelle ? Pourquoi est-ce qu’on n’appellerait pas ces légumes-là des légumes normaux et les autres des légumes « chimiques » ou « pesticidés » ?

— Tu digresses, là. Pour revenir à ce que je disais au début : des tas de jeunes filles ou jeunes femmes ne sont pas d’accord avec toi. Est-ce que ça veut dire pour autant qu’elles sont antiféministes ? Parce que certaines associations féministes mettent en avant les arguments qu’on a discuté jusqu’ici, est-ce que toute femme qui se respecte devrait immédiatement crier au sexisme si on l’appelle « Mademoiselle » ?

— Non. Certaines femmes ou même des collectifs féministes ne sont pas du tout d’accord avec cela. Je suis d’accord avec elles pour dire qu’au fond, ce qui compte, c’est ce que chaque femme est et veut être, indépendamment des jugements et des impératifs sociaux. Si on se sent mademoiselle, faisons-nous appeler ainsi ! Mais je voulais te montrer que la cause n’est pas aussi inepte qu’on le prétend… Il y a matière à discussion, parce que les mots sont importants. Ce qui est souvent critiqué, c’est le discours radical et excluant que tiennent certaines féministes par rapport au terme. Comme tu le dis, ce n’est pas antiféministe de ne pas se reconnaître dans le combat madame/mademoiselle, ce n’est pas fondamentalement antiféministe de continuer à utiliser le terme en dehors d’un contexte administratif… Ce qui est antiféministe, en revanche, c’est de discréditer la cause entière du féminisme parce qu’on ne considère pas ce débat comme valable. La question se devait d’être posée, et même si le débat madame/mademoiselle ne met pas tout le monde d’accord, il ne délégitime en rien le combat, il ne « nuit » pas à la cause. Et une dernière chose : l’avis qui compte le plus, c’est celui de la femme interpellée par l’un ou l’autre terme. Que toi en tant qu’homme tu considères que ce débat ne vaille pas le coup, libre à toi de le penser. Mais tu ne dois pas considérer que ton avis pèse le même poids que l’avis d’une femme directement concernée dans sa vie de tous les jours, et qui fait l’expérience au quotidien des discriminations causées par le terme « mademoiselle ». Il faut faire attention à ne pas discréditer une cause que tu trouves inutile ou que tu ne comprends pas uniquement parce que tu n’en fais pas l’expérience en raison de ton genre, ta race ou ton statut social.

— Vous les féministes, toujours à faire la leçon…

Lire la suite : « Vous les féministes »


Sources et infos

La définition de « mademoiselle » selon le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales

Le magazine féministe Madmoizelle sur son nom

L’article grinçant du Figaro

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