Du manspreading au mansplaining : comment les hommes dominent l’espace qui les entoure

Cet article est une traduction de l’article du magazine Everyday Feminism que vous pouvez trouver ici, avec tous les liens et sources que nous n’avons pas toujours indiqués.

Il y a quelques semaines, je buvais un café avec une amie. Il faisait chaud dehors, j’étais un peu avachi, et sans vraiment faire attention, mes jambes dépassaient un peu dans l’allée. Une femme qui passait a dû faire un détour pour les éviter et continuer son chemin.

Mon amie a plaisanté : « Mec, tu fais du manspreading ou quoi ? »

« Ah bon ? Peut-être. Je ne pense pas. Peut-être… »

C’était exactement ce que j’étais en train de faire.

Pour dire vrai, au départ j’étais un peu sur la défensive, et je suis partie du principe que je ne faisais pas du manspreading [NDLT: prendre plus de place que nécessaire en écartant les jambes quand on est assis, de préférence dans des espaces bondés comme le métro – plus généralement, s’étaler] parce que je ne suis pas ce type de gars – vous savez, le connard qui se croit tout permis et qui prend plus de place qu’il ne mérite.

Mais c’est ça le truc. Le manspreading, ce n’est pas des mecs qui choisissent activement d’être des connards ou qui font exprès d’être sexistes et abléistes (parce que l’une des conséquences du manspreading est aussi qu’il rend les espaces moins accessibles aux personnes handicapées).

Il s’agit plutôt de notre socialisation, c’est à dire de la façon dont on nous a enseigné (ouvertement ou subtilement) à ne jamais questionner notre façon d’investir et de posséder l’espace public.

Donc, quand de nombreuses femmes font remarquer (souvent de façon bien marrante) qu’on s’étale dans tous les sens, on entend rapidement les refrains « mais les femmes aussi » et « arrête de confondre l’impolitesse avec le sexisme et la masculinité toxique » !

Mais le problème est pourtant bien la masculinité toxique et, par extension, le sexisme – ce n’est juste pas aussi évident que pour les insultes ou les les abus physiques.

Après tout, c’est notre socialisation masculine qui plante en nous l’idée que, depuis le plus jeune âge, nous possédons des droits sur ce qui nous entoure.

Et cela s’intensifie quand on ajoute à l’équation d’autres formes de pouvoir social (ou son absence).

Quand ce sentiment masculin de possession se compile avec le privilège de classe, ou le privilège d’être blanc, ou d’autres, on observe l’amplification de ce privilège et de ce sentiment (tout cela se résume parfaitement par « je suis riche, donc je fais ce que je veux », qui est la devise de Donald Trump).

Nous, en tant qu’hommes, avons été tellement nourris par l’idée que tout espace est notre espace que, souvent inconsciemment, nous agissons comme si c’était vrai – à la fois dans notre langage corporel et de manière plus ouverte, comme par exemple en dominant les conversations, en coupant la parole, ou en harcelant les femmes dans la rue.

C’est pourquoi je pense que le manspreading est un problème – par parce que c’est l’exemple ultime de la misogynie, mais parce que ça exemplifie parfaitement le problème beaucoup plus inquiétant de ce sentiment masculin et sexiste de pouvoir légitimement prendre de la place dans l’espace public.

Donc, comme en tant qu’homme on passe sa vie à recevoir des messages qui lient notre identité à la possession de l’espace et des corps, il est parfaitement logique que l’on prenne plus de place que nécessaire dans un bus bondé – mais nous devons aussi comprendre que ce n’est que la partie immergée de l’iceberg.

Ce que je veux dire c’est que, en soi, le manspreading n’est pas sexiste.

Mais quand on le comprend dans le contexte des relations de pouvoir et d’oppression à l’oeuvre dans notre société, et qu’on l’ajoute à toutes les autres façons qu’ont les hommes de dominer l’espace public, tout à coup ça devient totalement sexiste.

Voici six types d’espaces où notre sentiment que le monde nous appartient est particulièrement visible, présentés dans l’espoir que nous, en tant qu’hommes, puissions réfléchir un peu à des moyens de faciliter la vie en communauté.

1. Les hommes dominent l’espace physique

Je ne compte même plus le nombre de femmes et personnes non-binaires habitué.e.s des salles de sport qui m’ont raconté à quel point c’était dur de supporter tous ces hommes qui soit les draguent et les harcèlent constamment, soit leur laissent assez peu de place avec leurs grognements, leurs cris, et leurs lancers de poids.

Et tout comme le manspreading, ça pourrait juste être des cas isolés d’individus malpolis, s’il n’y avait pas toutes ces autres façons qu’ont les hommes de prendre physiquement de la place.

Pour moi, ça se voit surtout quand je danse avec mes amis en boîte. On adore danser, et on adore se donner vraiment à fond. Mais quand on nous accuse de gêner les autres, ce qui nous est déjà arrivé, notre réaction ne devrait pas être « quels rabat-joie », mais plutôt « comment passer du bon temps tout en respectant l’espace des autres?. »

Que ce soit quand on bouscule les femmes dans les sports mixtes ou quand on prend toute la table dans une bibliothèque ou un café bondés, il faut qu’on s’améliore et qu’on évalue de manière critique la manière dont on occupe l’espace.

2. Les hommes pensent dominer l’espace intellectuel

Que ce soit quand on mecsplique quelque chose que notre interlocutrice comprendrait très bien toute seule ou quand on contribue activement à l’exclusion de certains genres ou orientations sexuelles du milieu académique, les hommes sont très forts pour monopoliser l’espace intellectuel.

Je sais que ça m’arrive souvent de le faire, et qu’il faut que je travaille là-dessus.

Je montre mon sentiment de légitimement dominer ce espace en méprisant les autres dans des débats online ou en discutant dans des cafés. Mais c’est particulièrement problématique quand je fais cela, comme ça m’est arrivé, avec des femmes et à propos de questions féministes ou féminines en général.

Admettre cela ne fait pas de moi une personne détestable, mais ça veut dire que je désire vraiment être solidaire, et que je dois travailler là-dessus et m’améliorer.

3. Les hommes dominent et contrôlent les espaces professionnels

Pas besoin des chercheurs de Harvard pour nous dire que le monde de l’entreprise est rempli de domination masculine et de ce sentiment de possession soit-disant légitime. Tout ce qu’il faut faire, c’est écouter n’importe quelle femme qui travaille dans ces environnements.

Pourtant, un peu comme pour le manspreading, les mecs nient constamment que le problème puisse être le sexisme ou la masculinité.

Demander aux femmes de simplement « s’adapter » n’exige rien de nous les hommes. Ça nous dispense d’écouter et de réfléchir au lieu d’agir comme les rois du monde dans les environnements professionnels.

Ça nous dispense de faire des efforts pour changer les domaines dominés par les hommes, et d’obéir aux femmes qui montrent des capacités de leader de manière différente.

Si on veut affirmer que nos valeurs soutiennent les femmes en situation de pouvoir, il faut que l’on travaille à ce que nos lieux de travail reflètent moins le contrôle des hommes.

4. Les hommes se croient dans leur droit quand ils prennent de la place dans les espaces publics

Je suis le premier à l’admettre. Plein de fois, j’ai été ce gars, celui qui se donne en spectacle et parle à des gens à l’autre bout de la salle pour être le centre de l’attention « trop drôle » dans une soirée. Celui qui retire son pantalon, bref, qui fait le con.

Mais ce sentiment de toute-puissance dans l’espace public, sentiment qui est souvent soutenu ou récompensé par des personnes de tous les genres, se traduit aussi de manière plus subtile.

Par exemple, la voix de la plupart des hommes a tendance à être plus forte, mais ça ne veut pas dire qu’on est incapable de réguler notre ton afin de ne pas remplir la pièce de notre éclatante voix de baryton. Ou qu’on est obligés d’interrompre les autres pour placer cette super blague ou pour faire entendre son avis.

Il faut que nous prenions le temps de réfléchir à notre façon de prendre de la place (physiquement ou verbalement) dans les soirées ou les dîners, et que nous fassions un pas en arrière. Et on peut appeler les autres hommes à être vigilants et à écouter quand on les surprend à interrompre quelqu’un.

Ça n’a pas pour autant besoin de devenir un moment héroïque. Ça peut être aussi simple que dire à la personne interrompue « Qu’est-ce que tu disais sur… ? », et prendre le temps d’écouter.

5. Les hommes contrôlent les espaces politiques

On connaît déjà bien ce phénomène, par exemple quand les hommes se croient légitime à légiférer sur la santé des femmes.

Mais il y a des choses plus subtiles qui prouvent cette domination dans la sphère politique.

Même parmi les hommes les plus progressifs, à quoi utilise-t-on notre pouvoir et notre énergie politique ? Ne nous concentrons-nous pas à élire nous-mêmes ou d’autres hommes ? N’autorisons-nous pas la dominance masculine traditionnelle à exclure les femmes dans nos processus politiques, formels comme informels ?

Parce qu’il y a des tonnes de femmes super fortes ou des personnes genderqueer qu’on pourrait soutenir et dont les valeurs s’alignent avec les nôtres – mais les systèmes politiques qu’on a créé ne sont pas faits de telle sorte à permettre leur élection.

Il ne suffit pas de dire que « plus de femmes doivent candidater », si on ne soutient pas activement un changement dans la culture politique qui accorde de la valeur aux formes traditionnelles et masculines de leadership et qui centre « la présidentiabilité » sur des attitudes traditionnellement masculines.

6. Les hommes se montrent dominateurs dans les espaces intimes

Soyons clairs : aucune de ces formes de domination ne peut être séparée de la façon dont nous, les hommes, agissons comme si nous avions un droit sur les corps des autres, le plus souvent des femmes.

Il y a un lien direct et démontrable entre le sentiment masculin d’avoir tous les droits et le taux incroyable de violences sexuelles qu’on observe partout dans le monde.

On ne peut tout simplement pas séparer le manspreading de n’importe quelle autre forme de domination masculine, du « droit au sexe » aux violences sexuelles, parce qu’elles ont toutes la même racine toxique : la socialisation masculine qui nous dit qu’on a le droit de prendre ce que l’on veut.

Le manspreading, tout comme d’autres formes de domination masculine, repose sur le silence des hommes

C’est pourquoi quand quelqu’un dit qu’on devrait « se concentrer sur les questions plus importantes » que la place que les hommes prennent dans le métro, je pense que cette personne se trompe. Nous, en tant qu’hommes, devons dénoncer le manspreading, non pas parce que c’est la pire forme de sexisme, mais parce que c’est un symptôme du mal social qu’est la masculinité toxique.

Que l’on parle de manspreading ou de violence sexuelle et intime dans le couple, le mal causé par le sentiment de toute-puissance des hommes est à résoudre par les hommes eux-mêmes.

On fait de ce problème notre problème quand nous, en tant qu’homme, choisissons de parler tout haut, de dénoncer, d’inviter à changer, et, peut-être plus important encore, quand nous travaillons sur nous-mêmes.

Et en prenant ce défi à bras-le-corps, nous ouvrons les portes au changement véritable.

Après tout, les femmes peuvent dire aux hommes de fermer leurs jambes dans le bus, mais l’espace public ne deviendra pas plus inclusif tant que les hommes ne décideront pas de changer. Et les femmes peuvent intimer aux hommes de stopper le viol, mais il ne sera pas stoppé tant que les hommes ne choisiront pas de changer non seulement nous-mêmes et nos attitudes par rapport au « droit » que nous croyons avoir sur notre environnement, mais aussi les systèmes qui soutiennent et protègent les violeurs.

Parce qu’en fin de compte, la propension à se croire tout permis des hommes ne concerne pas uniquement le comportement d’individus mal élevés. Cela concerne la violence et la domination genrées systémiques, dont cette propension n’est que le symptôme, et il est nécessaire que nous prenions nos responsabilités pour notre complicité dans ces systèmes.

 Par où commencer ? Prenez conscience de toute la place que vous prenez et invitez les hommes qui vous entourent à faire de même.

L’auteur :

Jamie Utt est un contributeur régulier d’Everyday Feminism. Il est le fondateur et responsable de l’éducation à CivilSchools, un programme de prévention du harcèlement scolaire, mais aussi un consultant en inclusivité et en diversité et un éducateur de prévention contre les violences sexuelles, basé à Tucson en Arizona. Il travaille actuellement à son doctorat en Etudes socioculturelles d’éducation et d’enseignement à l’université d’Arizona, et ses centres d’intérêt universitaires portent sur le rôle de l’identité raciale de l’enseignant blanc dans leur pratique enseignante. En savoir plus sur ses travaux : son site internet, son Twitter. Lisez ses articles ici et cliquez ici pour l’inviter à parler dans vos événements.

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