L’avocat diabolique

– Ce que vous ne comprenez pas, c’est qu’il y a plein d’hommes qui sont pour l’égalité hommes/femmes… Mais ils ne veulent pas se dire féministe parce qu’à chaque fois, des hystériques leur tombent dessus en leur disant de la fermer, comme si le simple fait qu’un homme ouvre la bouche était opprimant pour une féministe. C’est de la misandrie, et ça dessert votre cause !

– Le simple fait d’être un homme n’est pas opprimant. Par contre, la réalité est que les féministes ont souvent affaires à des hommes mal informés sur les problématiques et les combats du féminisme, qui viennent leur expliquer pour la millième fois qu’elles doivent exagérer quand même parce qu’eux, ça leur est jamais arrivé de se faire siffler dans la rue. Alors oui, ça arrive aux féministes d’être agressives, surtout sur des plateformes comme Facebook ou Twitter où le débat peut très vite virer à la chasse à l’homme (ou plutôt à la femme) ou au troll. Mais c’est l’expression d’un sentiment de ras-le-bol que les mecs nous expliquent à quoi ressemblent notre vie et ce qu’on doit ressentir… ou comment mener nos combats.

– C’est surtout un comportement hystérique qui vous enlève toute crédibilité. En plus, c’est totalement contradictoire : tu ne peux pas dire qu’ils sont mal éduqués ou informés et ensuite les envoyer chier hyper violemment. Ce n’est pas de leur faute ! Si tu voulais vraiment faire avancer les choses, tu serais pédagogue avec ces gens. Surtout que tu racontes toutes ces conneries sur l’intersectionnalité, tout le monde est beau et gentil etc… Et puis à force que vous les preniez pour des cons ou que vous leur gueuliez dessus, on va commencer à croire que ce sont eux qui ont raison…

– Mais la plupart ne cherche pas à apprendre ou à être éduqués, ils cherchent à provoquer, à avoir raison, à humilier. Et puis, rien que dans ton discours à toi, je vois deux éléments que chaque féministe rencontre au moins une fois quand elle aborde le sujet avec un anti-féministe, et qui montre bien d’où vient la mauvaise volonté : le mansplaining et le tone policing.

– Parle en français déjà…

– J’utilise les termes anglais parce que les anglophones sont beaucoup plus avancé.e.s sur tout ce qui concerne le genre : nous les Français on en est encore à accepter le terme lui-même et à décrier une « théorie du genre » qui n’existe pas… Alors on n’a pas encore pris le temps de traduire correctement ces termes-là. Pour mansplaining je peux te proposer « mecsplication » mais je ne suis pas sûre que ça t’aide.

– Oh si si je vois très bien ce que c’est : un argument d’autorité pour exclure d’emblée tous les hommes de la conversation, et refuser toute contradiction parce qu’elle serait forcément « oppressive »… De la connerie, ouais.

– Alors non. En fait, le mansplaining décrit une réalité très précise et hélas beaucoup trop courante : c’est la tendance des hommes à interrompre les femmes pour leur expliquer d’un ton condescendant des choses qu’elles savent déjà, ou qu’elles auraient peut-être mieux expliqué elles-mêmes. C’est très visible à la télévision, quand les journalistes invitent des femmes qu’ils présentent comme des « expertes », mais ne leur laissent pas en placer une.

– Mais c’est gamin et victimisateur de venir pleurer que tous les hommes sont méchants et vous coupent la parole… Pour une fois qu’on peut en placer une au milieu de vos bavardages ! C’est bien connu que dans les couples par exemple, c’est la femme qui parle tout le temps.

Des études ont montré que c’était assez faux cette perception, et que les hommes souvent ont l’impression que les femmes prennent plus de place qu’elles n’en prennent vraiment… Et puis on parle de la scène publique et médiatique ici : la parité hommes/femmes est déjà rarement atteinte, alors si en plus les femmes n’ont pas la parole…

– Non mais moi je suis pour donner la parole aux femmes, mais en même temps si c’est pour les entendre se plaindre ou être des hystériques à chaque fois qu’on les contredit, on va pas aller loin dans le débat.

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– Et on en revient au tone-policing, c’est à dire au contrôle du ton employé. Dans de nombreux débats, dès que la féministe s’échauffe un peu, son opposant arrête purement et simplement d’écouter ses arguments parce que s’énerver serait un signe d’incapacité intellectuelle… Mais notre bel idéal de rationalité objective, il faut comprendre qu’il n’est qu’une illusion, et une illusion dangereuse : chacun.e, homme comme femme comme ni l’un ni l’autre, parle de son point de vue purement subjectif, avec ses expériences, ses souffrances, ses enthousiasmes. Ignorer ce fait comme on le fait dans la plupart des sociétés aujourd’hui est dangereux, disais-je, parce que c’est présenter comme objectivement vrai ce qui en fait n’est qu’une opinion, certes argumentée, certes recevable, mais pas forcément universelle.

– Mouais, ça me semble surtout être encore une de tes grandes phrases pour justifier que les idées et valeurs des féministes ne peuvent être contestées sans qu’on soit un facho. On est obligé de rester calme quand on débat ! Ne serait-ce que par respect pour l’autre qui, lui, reste calme et ne s’énerve pas alors qu’il sent bien qu’il n’est pas le bienvenu.

– Forcément, c’est facile pour toi, ou pour les autres, qui ne vivez pas la violence au quotidien, qui n’êtes pas concernés par les discriminations, qui avez des privilèges. On a des raisons d’être énervées. De plus, la rationalité et l’objectivité à tout prix font partie des exigences sociales qui oppriment la parole des femmes et d’autres groupes. Parce qu’on apprend aux hommes à ne pas pleurer et aux femmes à exprimer leurs sentiments, les modes d’expression de chaque genre s’en ressentent. Il s’agit aussi pour nous de revendiquer le droit aux sentiments, qui sont sans cesse dévalués sur la scène de la parole publique.

– Ce que t’es en train de dire c’est que tu ne veux pas débattre parce que c’est un truc de mec c’est ça ? N’importe quoi…

– Ce que je suis en train de dire c’est qu’il y a plusieurs formes de débats et que toutes doivent être reconnues comme valides, et que les arguments doivent toujours pouvoir être entendus, même si la forme ne te plaît pas.

– Mais je pourrai te dire la même chose : vous mettez l’accent sur des débats qui suintent le sentiment, et ça vous empêche de reconnaître des arguments formulés raisonnablement, même si leur auteur n’y adhère pas vraiment. Parfois, certaines personnes savent de quoi elles parlent, connaissent les enjeux, mais veulent simplement se faire les avocats du diable.

– Premièrement, la position de l’avocat du diable est forcément celle d’une personne privilégiée, qui n’a pas affaire tous les jours aux situations d’infériorité ou d’oppression de ceux et celles à qui elle parle. C’est une position d’emblée ambigüe, parce que c’est comme si ces petits avocats bien rationnels se servaient de la souffrance d’autrui comme expérience de pensée, comme jeu rhétorique, ce qui paraît particulièrement insensible. Si tu es au courant des enjeux, tu ne peux pas  décemment commencer une phrase par « je sais que c’est la merde pour toi mais imaginons que je fasse comme si tout allait bien ». Que tu refuses de reconnaître la réalité de l’oppression d’autrui ou que tu n’en aies pas conscience est une chose, que tu la reconnaisses pour ensuite la traiter comme donné négligeable ou concept abstrait, en est une autre. Et puis arrêtez de perdre votre temps à débattre et commencer à changer les choses ! La deuxième chose, c’est que ce que les « avocats du diable » croient nous apprendre n’a rien de nouveau. Ce n’est pas comme si nous n’avions jamais considéré ce point de vue. Parce que chaque féministe a fait un long chemin de sensibilisation et de recherche avant d’en arriver là où elle est, qu’elle est elle-même passée par toutes les phases du doute et de la remise en question. Et parce qu’elle est confrontée à des « avocats du diable » chaque jour, chaque fois qu’elle ose articuler un début d’argument féministe.

– Ça ne me dit toujours pas comment avoir une conversation avec une féministe… Apparemment c’est impossible…

– Tu dis ça, tu ne m’as pas encore claqué la porte au nez…

Lire la suite : Être un homme féministe (24/02)

BONUS !  Jeu : relève dans ce dialogue toutes les fois où l’anti-féministe mecsplique ou critique la forme plutôt que le fond. #feministlol


Sources et liens :

Ce que les hommes font quand ils se disent « l’avocat du diable » (en anglais).

Définition du mansplaining (en anglais)

Comprendre le mansplaining avec Madmoizelle.

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Crise cardiaque féministe

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— Tu m’as demandé de te prouver l’existence du patriarcat, c’est-à-dire la domination des hommes sur les femmes de manière systématique dans la société. Je ne vais pas parler de différence de salaire, ou en tout cas pas tout de suite. Par contre, je veux te prouver qu’on vit dans un monde d’hommes, fait par les hommes et pour les hommes. Les femmes ont donc moins de privilèges en tant qu’elles sont moins bien adaptées ou moins bien préparées au monde dans lequel elles vivent*. Je vais prendre l’exemple de la médecine et de la santé.

— Tu vas me dire qu’il n’y a pas de femmes médecins ? Ou que la médecine soigne mieux les hommes que les femmes ? Je crois que tu as mal choisi ton sujet, avec quelque chose d’aussi objectif et fondé sur la science…

— Quels sont les symptômes d’une crise cardiaque ?

— Euh… une douleur intense dans la poitrine et dans le bras gauche ?

— C’est bien, tu seras sauvé. Pas moi. La femme aussi a des douleurs de poitrine en cas de crise cardiaque, mais elles sont plus diffuses, plus vagues. Et les symptômes les plus courants sont très différents : nausée, mal de dos, fatigue inexpliquée…

— Ah ouais, bah je savais pas… mais en quoi ça montre le sexisme ?

— Pendant très longtemps, le monde de la médecine et de la recherche était entièrement constitué d’hommes, qui se concentraient sur des symptômes et des maladies qu’eux-mêmes expérimentaient. Encore aujourd’hui, dans la majorité des études, la parité n’est pas respectée, et il est très rare de voir qu’on étudie les genres séparément. De plus, les médecins, hommes comme femmes d’ailleurs, ont tendance plus facilement à montrer du scepticisme face à la réalité des symptômes décrits par une femme ou à les attribuer à des causes psychologiques.

— D’accord, il y a négligence de ce côté-là, mais de là à dire que c’est intentionnellement misogyne…

— Non, évidemment que ce n’est pas intentionnel, mais ça montre des structures de société qui ont tendance à avantager les hommes par rapport aux femmes, tout en mettant en évidence des clichés liés au genre (par exemple que les femmes « s’imaginent » des choses tout le temps).

— Ouais, enfin il y a aussi des « structures de société » comme tu dis, bref des us et coutumes pour parler normalement, qui avantagent les femmes. La galanterie, c’est pas du privilège peut-être ? Jamais un restau à payer, jamais un truc lourd à porter … Mais non, pour vous les féministes, c’est pas un privilège ça, c’est du har-ce-le-ment, oui madame !

— La galanterie, comme souvent les domaines dans lesquels les femmes se voient offrir un certain nombre d’avantages, se situe dans la sphère du privé, et non pas dans le système économique, culturel et politique en général. Ça ne sert à rien qu’on nous tienne la porte du bureau du PDG si on ne peut pas s’assoir derrière le bureau.

— Non, en général c’est plutôt sous le bureau que les femmes se mettent.. ça, ça vous permet bien d’obtenir des trucs, non ? Le sexe, c’est le pouvoir, c’est pas ce qu’on dit ?

— Selon toi donc, les femmes tirent des avantages d’être traitées, soit comme des êtres faibles et incapables de subvenir à leurs besoins, soit comme des tentatrices/objets sexuels ? Bref, on reste toujours dans les mêmes schémas : les avantages qu’on pense que les femmes ont par rapport aux hommes reflètent, une fois de plus, les demandes du patriarcat. Les hommes sont tenus d’avoir l’esprit de compétition, de dominer, de tenir les rênes. Les femmes restent inférieurs et soumises, et doivent se mettre à genoux devant les hommes pour obtenir quelque chose.

— Oh, arrête, je vais pleurer… Tout ce que tu fais, tout ce que les féministes font, c’est victimiser les femmes et culpabiliser les hommes.

— Mais ce n’est pas grave d’être privilégié ! La plupart du temps, d’ailleurs, on n’est pas responsable de son privilège : on naît dedans. C’est pour ça que c’est d’autant plus difficile de s’en rendre compte…

— Oui, donc en gros soit les hommes doivent s’excuser d’exister, soit ils sont de gros porcs privilégiés qui nagent dans le pouvoir et les blagues machos. Ça va, c’est pas trop manichéen c’est bien…

— Si quelqu’un te confronte et te demande de « checker tes privilèges » (et ça peut arriver dans d’autres domaines que le féminisme, le racisme, la grossophobie sont aussi des domaines où c’est nécessaire), il ou elle ne te demande pas de concéder que ta vie est facile et de t’écraser. Il ou elle te demande de reconnaître qu’il y a des problèmes que tu ne rencontreras jamais, parce qu’ils sont spécifiques à certains groupes de personnes.

— Super je le reconnais. Je fais quoi maintenant ? Je ferme ma gueule et j’écoute la personne geindre ?

— Je ne suis pas d’accord quand tu parles de victimisation. Au contraire, le féminisme vise à dénoncer ces situations d’infériorité des femmes. A fortiori, le féminisme qu’on appelle « intersectionnel » vise à dénoncer les injustices croisées du genre, de la race, de la classe et beaucoup d’autres. Il n’y a pas de victimisation là-dedans : il y a la volonté de faire changer les choses… même si on doit pour cela payer nos propres dîners et tenir nos propres portes.

— Les féministes ne veulent pas des hommes dans leur mouvement, sous prétexte qu’il ne faudrait surtout pas avoir besoin d’eux. C’est excluant pour la moitié de la population, et ne donne pas envie de vous écouter, parce qu’on sait d’emblée qu’on sera repoussés, voire insultés.

* je ne donne ici qu’un seul exemple, mais vous pouvez en trouver 160 autres ici

Lire la suite : L’avocat diabolique


Sources et liens :

« Check your privilege » (en anglais)

120+ exemples du privilège masculin

Le privilège féminin n’existe pas  (en anglais)

La crise cardiaque chez la femme

Pourquoi la recherche médicale exclut souvent les femmes (en anglais)

Les maladies qui touchent les femmes sont attribuées à des causes psychologiques (en anglais)

« Vous les féministes »

— Le problème, c’est que tant que tu continueras à dire « vous les féministes », la question ne sera pas réglée. On n’est pas un groupe d’aliens…

— Quoi ? Mais c’est vous au contraire qui vous placez à l’écart du reste de la population ! En vous désignant par ce terme, vous centrez le rapport de force sur l’opposition hommes/femmes, comme si l’un était forcément l’ennemi de l’autre. Je suis pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais du coup, ça devrait s’appeler « humanisme » ou « égalitarisme », et pas féminisme.

—  L’humanisme, l’égalité, c’est bien joli. Ce n’est juste pas adapté à la situation.

— Ah, tu reconnais donc que les féministes ne cherchent pas l’égalité ! Utiliser le terme « féministe », c’est revendiquer une supériorité de la femme sur l’homme. Et après vous vous étonnez de rencontrer des résistances…

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— Les féministes désirent l’égalité. Mais elles ne peuvent pas s’appeler « égalitaires » parce que ce serait effacer la spécificité de cette égalité, qui est une égalité entre les genres. C’est vrai que dans un monde idéal, la différence entre les hommes et les femmes ne serait plus à pointer du doigt, parce qu’elle n’existerait plus : chaque être humain, en tant que tel, serait égal. Mais dans le monde aujourd’hui, on assiste à un phénomène de domination systémique des femmes par les hommes. C’est-à-dire que les hommes, en tant que groupe social, ont tendance à exercer une domination sur le groupe social des femmes dans la plupart des domaines de la société, comme par exemple le monde du travail, la politique, la culture, la famille. Ou plus exactement, il existe une partie de la population mondiale, d’ailleurs assez infime en termes de nombre, qui se trouve tout en haut de la pyramide sociale et qui jouit de plus de privilèges que les autres : les hommes blancs, cis, hétéro, en bonne santé, minces, chrétiens, entre 25 et 50 ans.

— Mais voilà ! Tu vois bien que c’est toi qui stigmatises un groupe là ! C’est toi qui renforces le sexisme, le racisme, l’âgisme. C’est toi qui fais des différences !

— Nommer une discrimination signale une différence, c’est vrai. Mais c’est hypocrite de dire que c’est la nommer qui la crée. La différence est là, elle existe.

— Ça, ça reste encore à prouver…

— Nommer un problème permet de le circonscrire, de le définir, d’avoir quelque chose à voir et à étudier là où avant il était invisible. Invisible ne veut jamais dire inexistant. C’est même dangereux de le penser. Ici, il est nécessaire que les femmes apparaissent dans le nom même de la lutte qui vise à renforcer leur visibilité et leur poids dans la société. Cela permet aussi de signaler qu’elles sont les actrices de cette lutte, que ce sont elles qui portent leurs revendications.

— Oh, je ne crois pas qu’elles aient besoin de ça pour être des grandes gueules… Les féministes, on a tout le temps l’impression qu’elles sont dans le mécontentement, dans la réclamation. Elles passent leur temps à inventer des problèmes ! Tout à coup, on ne peut plus utiliser « mademoiselle », on ne peut plus faire un compliment à une femme dans la rue…

— On ne peut plus forcer les femmes à rester à la maison s’occuper des gosses… Ah oui ces féministes, quelle plaie ! C’est assez dangereux de reprocher à un groupe opprimé de vouloir améliorer ses conditions de vie au nom de la paix sociale… Ce que tu fais en disant ça, c’est perpétuer un statu quo. Et tu le fais parce que tu bénéficies de ce statu quo, que tu en tires des profits, une vie confortable, sans violence physique ou symbolique ou presque. Bref, tu es privilégié.

— D’où, sans connaître la vie de quelqu’un, tu peux dire que cette personne est privilégiée ? C’est absurde ! Juste le fait que je sois un homme ne fait pas de moi quelqu’un de privilégié ! Tu m’as pas encore prouvé cette grande différence hommes/femmes dont tu nous rabâches les oreilles ! Je galère autant que les autres, je me fais exploiter par l’état et mon patron, mon père est mort quand j’avais 14 ans, je souffre de la crise… Et tu crois que des femmes comme Liliane Bettencourt ou Brigitte Bardot, elles sont pas privilégiées, elles ?

— C’est évident que tous les facteurs s’interpénètrent. On n’est jamais tout blanc ou tout noir, uniquement victime ou uniquement bourreau. Evidemment : Liliane Bettencourt a été élevée dans un milieu très riche et très éduqué, et a hérité non seulement de l’argent de sa famille, mais aussi de ses contacts et de ses valeurs. La classe est toujours un facteur essentiel d’oppression. Mais le fonctionnement de l’oppression est à comprendre en termes de système : bien sûr, ce n’est pas toi, tout seul petit homme, qui perpètre une persécution sans merci de toutes les femmes que tu croises. Bien sûr que c’est au niveau inconscient, culturel et institutionnel que les choses se jouent. Mais la première étape, c’est de le sortir de l’inconscient pour que cela cesse d’apparaître comme une norme culturelle.

Lire la suite : Crise cardiaque féministe

Eh Mademoiselle t’es charmante, ça te dirait une glace à la menthe?

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—  De toute façon, la seule vraie inégalité qui existe encore entre les hommes et les femmes, c’est la différence de salaire. Sérieusement, c’est quoi le dernier truc en date ? Interdire l’appellation « mademoiselle » ? Pour qui elles se prennent, la police de la pensée ? Et puis moi j’en ai parlé à des jeunes filles, ça les emmerde, elles, qu’on les appelle « Madame ». Elles se sentent vieilles, après, ça leur fait tout bizarre. On ne peut pas laisser la jeunesse tranquille non ? Et puis si même les filles n’en veulent pas, ça prouve bien que c’est encore une invention de quelques hystériques pour emmerder le monde…

— Papa, tu es de mauvaise foi. Personne n’interdit à personne d’utiliser le mot « mademoiselle ». Ce qui est demandé, c’est que l’appellation soit retirée des formulaires administratifs et autres papiers officiels, parce que ça crée une différence de statut entre une femme mariée et une femme non-mariée. Ça rappelle un peu trop l’ancien temps tu vois, quand une femme passait de l’autorité de son père à celle de son mari, et qu’elle ne pouvait pas ouvrir un compte bancaire ou travailler sans leur autorisation…

— Mais tout le monde sait bien que ce n’est plus le cas maintenant ! En plus, si on suit ta logique, c’est le mot « madame » qu’on devrait supprimer, parce que c’est ce mot là qui évoque mari, enfants etc. Une demoiselle est, de ce point de vue, beaucoup plus libre puisqu’elle n’a pas sur le dos la contrainte terrible du mari oppressif que vous semblez toutes craindre tant ! En plus, « mademoiselle » a longtemps été un titre qu’on donnait aux femmes de la noblesse, mariées ou non. Etymologiquement, c’est dérivé du diminutif du mot latin domina, qui veut quand même dire maîtresse…

—  C’est vrai… sauf que le mot « madame » vient aussi de domina, mais sans diminutif cette fois ! Et puis, depuis le Moyen-Âge, le mot a connu d’autres évolutions, dont notamment la généralisation de l’appellation « mademoiselle » pour les femmes non mariées. De manière encore plus intéressante, tout au long de ces derniers siècles, on a commencé à associer le mot « mademoiselle » à certaines professions, comme vendeuse, employée de maison ou actrice… C’est-à-dire des professions peu qualifiées ou peu valorisées (les actrices ont longtemps été associées aux prostituées…). En revanche, les directrices et autres commerçantes étaient souvent appelées « madame » peu importe leur statut marital… « Madame » était et reste le signe d’une autorité plus importante ou d’une position plus respectable.

— Mouais, ça reste quand même un simple mot, il ne faudrait pas commencer à en faire une complète généalogie… Aujourd’hui la plupart des Français n’ont plus conscience de toutes ces implications donc ça ne joue aucun rôle ! Et puis comme je disais, c’est plutôt galant d’appeler une femme « mademoiselle », ça lui donne l’impression d’être encore jeune. Quelle femme n’aime pas être prise pour une jeunette ?

— Des tas, Papa. Par exemple quand personne ne te prend au sérieux au boulot parce que tu es petite, blonde, et que tu as l’air d’avoir 14 ans. Ou quand le facteur sonne à la porte de ton appartement et te demande « tes parents sont là ? », alors que tu as vingt-quatre ans et que tu habites seule depuis 6 ans. Dans ces cas-là, la galanterie, t’en as rien à taper. Etre une demoiselle, c’est avoir moins de crédibilité au travail, dans l’espace public, tout le temps. Pour moi, comme je disais, c’est un vestige de cette autorité du père puis du mari qui faisait que la femme restait en quelque sorte mineure toute sa vie, mais pas uniquement. Il y a aussi une dimension âgiste : utiliser le terme « demoiselle » c’est mettre en avant la jeunesse de la personne, avec l’idée derrière que son opinion ou sa vision du monde ont moins de valeur parce qu’elle est jeune. Hommes comme femmes souffrent de cette discrimination. Ça consiste aussi à attendre d’une personne qu’elle se conduise de telle ou telle façon en fonction de son âge et condamner ou mépriser certains comportements parce qu’ils ne seraient pas « de son âge ». En appelant une jeune femme « mademoiselle » on lui renvoie sa jeunesse à la figure, et c’est parfois utilisé pour justifier une différence de statut. Certes, personne n’aime vieillir… les femmes pas plus que les hommes. Mais abandonner le « mademoiselle » aurait aussi pour conséquence que l’appellation « madame » perdrait sa connotation « vieille dame ».

— Mais je ne vois toujours pas en quoi « Mademoiselle » ne serait pas respectueux ! Plus personne ne considère qu’une femme non-mariée a moins le droit au respect qu’une femme mariée… D’ailleurs tu vois bien, de plus en plus de femmes gardent leur nom de famille après le mariage, et le transmettent à leurs enfants… Pour moi c’est juste un très joli mot… D’ailleurs, ce n’est qu’un mot ! C’est quand même fou qu’on puisse à ce point se focaliser sur un mot, comment tout à coup tout le monde se sent attaqué. L’identité d’une personne n’est jamais définie par un seul mot, surtout un mot aussi banal et rébarbatif qu’on utilise dans les formulaires administratifs…

— Mais d’autant plus ! Mon existence légale, aux yeux du gouvernement par exemple, est définie par ma propension à me marier (à un homme, évidemment) et à avoir des enfants ! Comme si le seul événement qui était pris en compte dans le changement de l’identité d’une femme était son mariage ! D’autant plus de la part d’une institution officielle, ça légitime complètement l’idée d’une infériorité de statut de la femme célibataire. D’ailleurs, considère l’image qu’a une femme célibataire par rapport à un homme célibataire. Regarde dans les films par exemple : quasiment systématiquement, les hommes célibataires sont des tombeurs, hyper épanouis professionnellement, très respectés. Pour les femmes, la référence, c’est Bridget Jones : pots de glace, films romantiques et catastrophes sur catastrophes… et l’objectif, c’est de trouver à se caser.

— Tu caricatures ! Ça change…

— C’est vrai. Mais regarde les femmes plus âgées : une femme âgée célibataire, c’est soit une grosse chaudasse manipulatrice (type cougar ou MILF) soit une vieille folle avec ses chats (et en général, on croit utile d’ajouter qu’elle est « mal-baisée »…)

— Oh la la ! mais entre les formulaires administratifs et les conneries débilitantes qui passent à la télé… vous ne voudriez pas élever le débat ? Il n’y a pas des causes féministes légèrement plus importantes que ça ? Vous n’avez pas vraiment le sens des priorités je trouve… ça nuit à votre cause. Ça donne l’impression que vous vous focalisez sur des détails… Si vous voulez que plus de gens vous suivent, il faudrait peut-être revoir la hiérarchie des causes et la manière de les présenter au grand public.

— Ahah ! J’ai lu quelque part que le débat sur le mot « mademoiselle » reflétait « la vitalité du féminisme contemporain ». L’auteure était complètement ironique, mais moi je ne le suis pas : je suis fière que ce débat soit amené au grand jour, parce que ça reflète à quel point les mots sont importants. Je pense que tu sous-estimes beaucoup l’importance des mots qu’on emploie, et à quel point ils structurent au quotidien notre façon de penser et d’agir. Ce n’est pas le monde qui est la source de notre langage, mais bien plutôt l’inverse. Employer un mot plutôt qu’un autre peut radicalement modifier une vision du monde et sculpter une réalité totalement nouvelle. Par exemple, ça ne t’a jamais semblé bizarre qu’il y ait des légumes « biologiques », c’est-à-dire qu’on a fait pousser de manière naturelle ? Pourquoi est-ce qu’on n’appellerait pas ces légumes-là des légumes normaux et les autres des légumes « chimiques » ou « pesticidés » ?

— Tu digresses, là. Pour revenir à ce que je disais au début : des tas de jeunes filles ou jeunes femmes ne sont pas d’accord avec toi. Est-ce que ça veut dire pour autant qu’elles sont antiféministes ? Parce que certaines associations féministes mettent en avant les arguments qu’on a discuté jusqu’ici, est-ce que toute femme qui se respecte devrait immédiatement crier au sexisme si on l’appelle « Mademoiselle » ?

— Non. Certaines femmes ou même des collectifs féministes ne sont pas du tout d’accord avec cela. Je suis d’accord avec elles pour dire qu’au fond, ce qui compte, c’est ce que chaque femme est et veut être, indépendamment des jugements et des impératifs sociaux. Si on se sent mademoiselle, faisons-nous appeler ainsi ! Mais je voulais te montrer que la cause n’est pas aussi inepte qu’on le prétend… Il y a matière à discussion, parce que les mots sont importants. Ce qui est souvent critiqué, c’est le discours radical et excluant que tiennent certaines féministes par rapport au terme. Comme tu le dis, ce n’est pas antiféministe de ne pas se reconnaître dans le combat madame/mademoiselle, ce n’est pas fondamentalement antiféministe de continuer à utiliser le terme en dehors d’un contexte administratif… Ce qui est antiféministe, en revanche, c’est de discréditer la cause entière du féminisme parce qu’on ne considère pas ce débat comme valable. La question se devait d’être posée, et même si le débat madame/mademoiselle ne met pas tout le monde d’accord, il ne délégitime en rien le combat, il ne « nuit » pas à la cause. Et une dernière chose : l’avis qui compte le plus, c’est celui de la femme interpellée par l’un ou l’autre terme. Que toi en tant qu’homme tu considères que ce débat ne vaille pas le coup, libre à toi de le penser. Mais tu ne dois pas considérer que ton avis pèse le même poids que l’avis d’une femme directement concernée dans sa vie de tous les jours, et qui fait l’expérience au quotidien des discriminations causées par le terme « mademoiselle ». Il faut faire attention à ne pas discréditer une cause que tu trouves inutile ou que tu ne comprends pas uniquement parce que tu n’en fais pas l’expérience en raison de ton genre, ta race ou ton statut social.

— Vous les féministes, toujours à faire la leçon…

Lire la suite : « Vous les féministes »


Sources et infos

La définition de « mademoiselle » selon le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales

Le magazine féministe Madmoizelle sur son nom

L’article grinçant du Figaro