5 trucs à faire pour rendre sa classe plus féministe

Cet article est une traduction de l’article du magazine Everyday Feminism que vous pouvez trouver ici.

Parfois, quand les gens se rendent compte que je suis à la fois féministe et enseignante, ils ont une réaction très négative.

« Mais tu peux pas apporter cette idéologie gaucho et misandre dans ta classe ! Ce n’est pas à toi d’instiller des valeurs dans le cerveau de nos petites têtes blondes ! »

Wow.

Soyons clair.e.s dès le début : si le contenu de ton enseignement n’affecte pas directement et positivement l’environnement d’apprentissage, le savoir et les capacités de tes élèves, il y a quelque chose que tu ne fais pas bien.

Donc, d’un côté, je suis d’accord qu’insérer des cours hors contexte sur l’oppression et la sujétion dans ton plan de séquence peut ne pas faire sens, en fonction de ton domaine.

Mais je veux aussi clairement faire comprendre qu’une éducation qui ne transmet aucune valeur n’existe pas.

Dire « ce n’est pas ton travail d’instiller des valeurs » ou « tu ne peux pas parler de tes idéaux dans ta classe », ça n’est pas fondé sur grand-chose, surtout quand ça vient de véhément.e.s anti-féministes qui ont peur que quelqu’un commence à vraiment (oups!) démanteler les structures patriarcales dans l’un des domaines les plus fondamentaux de notre société : l’éducation.

Mais en vrai, même quelque chose d’aussi insignifiant, en apparence, que décider ce qui fait partie ou non du programme est une affirmation de valeurs.

Adhérer au canon littéraire ? Mettre en place des programmes d’éducation sexuelle et de prévention des grossesses ? Cette prof de littérature à Atlanta qui a dit à ses élèves que la Bible n’est pas de la littérature, mais des faits ?

Des valeurs.

Et, que nous le voulions ou non, nos étudiant.e.s écoutent. Ils et elles observent. Ils et elles apprennent – et pas seulement le contenu dont ils/elles ont besoin pour passer les examens.

Ils/elles apprennent comment se diriger et interpréter le monde – grâce à toi.

Donc, si tu es féministe et que tu veux rendre ta classe plus féministe (et pas seulement, tu vois, porter ton t-shirt « clitoris n’est pas un gros mot » à la réunion parents-profs), voici cinq efforts que tu peux mettre en place.

1. Reconnaître et analyser les dynamiques de pouvoir

Je suis une femme blanche qui a surtout enseigné dans des écoles en ville, face à des étudiant.e.s pour la plupart noirs ou hispaniques. Comme si être la seule personne blanche dans la pièce ne suffisait pas, je suis aussi la seule figure d’autorité.

C’est beaucoup de pouvoir.

Utilise-le efficacement.

La première étape ? Régler tes propres problèmes avant d’essayer d’aider les autres à régler les leurs.

Il faut bien comprendre que le processus de déconstruction de ses propres privilèges est un trajet. Il n’y a pas de fin à la réflexivité.

Mais le changement commence par toi.

Si tu veux que tes élèves comprennent que les structures de pouvoir existent, il faut que toi-même tu le comprennes et que tu évalues de manière critique la manière dont la société t’offre des privilèges, en particulier dans ta classe.

Comment peux-tu contrebalancer les pouvoirs ? Crée un environnement plus démocratique dans ta classe.

Harry Wong parle beaucoup de l’importance pour les élèves de créer leur propre enseignement.

La raison pour laquelle les enseignant.e.s sont si fatigués à la fin de la journée, alors que les élèves sont tout excité.e.s, est que « les étudiant.e.s sont assis toute la journée à ne rien faire, alors que le/la prof fait tout le boulot ».

Il souligne : « la personne qui travaille est la seule qui apprenne. »

Tu n’as pas besoin de faire un cours magistral pour qu’ils/elles apprennent. A la place, considère-toi comme un facilitateur d’apprentissage, plutôt que comme le début et la fin de tout.

Cela crée un environnement qui donne à tes élèves plus de pouvoir, mais également plus de responsabilités.

Laisse tes élèves parler – et écoute-les. Ils/elles peuvent t’apprendre autant que tu leur enseignes.

Pour commencer : demande toi comment utiliser ton pouvoir pour faire le bien. Et ne tombe pas dans le vieux cliché selon lequel le pouvoir absolu corrompt absolument.

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2. Traiter tout le monde avec respect

De nombreux.ses élèves (et enseignant.e.s) rechignent à l’idée d’avoir un règlement intérieur. Mais laisse-moi te montrer que ça peut être utile pour déterminer ce qui est et n’est pas respectueux.

Cela peut prendre la forme d’une activité avec les élèves en début d’année, autour de la notion d’attente :

Je leur donne une feuille de papier divisée en trois. La première colonne s’appelle « Moi », la deuxième « Mes camarades » et la troisième « Mon enseignante ». Je leur demande d’écrire librement tout ce qu’ils et elles attendent de ces personnes, afin que la classe soit efficace.

Puis je recrée ces colonnes sur le tableau blanc, et je leur demande de partager leurs idées.

Sans surprise, le respect finit dans chaque colonne.

Bon, c’est bien.

Mais qu’est-ce que le respect? A quoi ressemble-t-il?

En répondant à  ces questions, on en arrive à une liste de règles assez cools.

Mais le règlement intérieur ne marche pas si vous l’écrivez sur un morceau de carton avec des marqueurs de couleur le premier jour, et puis l’oubliez complètement.

Il faut utiliser ces règles, en faire un contrat. Mais intelligemment.

Quelques études récentes ont montré que l’éducation par les pairs était la clé. Utilise-le à ton avantage !

Assure-toi que les élèves se tiennent responsables mutuellement du respect des règles communes.

Mais rappelle-toi que ça veut dire qu’ils et elles peuvent te rappeler à l’ordre également !

Parfois, en tant que profs, on a ce sentiment qu’on est censé.e.s être parfait.e.s, qu’on doit avoir toutes les réponses. Mais c’est bête.

Montrer de l’humilité peut permettre d’aller loin, parce que ça montre à tes élèves qu’on peut faire des erreurs, tant qu’on réagit de manière appropriée.

Ces valeurs te permettent aussi de corriger tes propres biais. Remarque quel.le.s élèves tu « charries« . Est-ce que tu as plus tendance à exclure les filles ou les garçons ? De quelle origine sont les étudiants que tu colles ? Qui t’agace le plus ?

Penses-y. Demande-toi pourquoi. Réalise d’où ça vient et comment être plus juste.

Comment faire face aux comportements irrespectueux ? Si un.e élève utilise des insultes homophobes, est-ce plus efficace d’écrire un mot aux parents ou d’avoir une conversation honnête sur l’homophobie et l’hétérosexisme ?

Leur comportement ne va pas changer en un jour, et cela va te demander du courage et de l’énergie, mais ça donnera à tes élèves matière à penser, sans doute plus que d’écrire une page sur « pourquoi ce que tu as fait est mal ».

Ça t’aidera aussi à comprendre d’où ça vient.

Et avant que tu me répondes que tu n’as pas le temps pour autre chose dans ta journée que le programme, pas même construire un meilleur environnement de travail, relis le programme.

La plupart du temps, les objectifs comprennent des discussions en classe, la construction d’une argumentation, et l’expression de sentiments ou de convictions.

3. Assure-toi que les voix marginalisées soient représentées.

De nombreuses écoles et courants de pensée s’éloignent d’une éducation basée sur le contenu pour se tourner vers une éducation fondée sur les capacités.

Ce que ça veut dire, c’est que les éducateurs/trices commencent à reconnaître que ce qui est important pour nos étudiant.e.s est de développer des compétences, peu importe d’où elles viennent.

Macbeth? Twilight? On s’en fiche. Tant que les étudiant.e.s savent identifier et créer des métaphores.

Bien sûr, il y a des désavantages à s’éloigner du canon, mais surtout beaucoup de bonnes choses.

Ça veut dire que les enseignant.e.s ont plus de liberté pour choisir les textes et les matériaux qui marchent avec leurs étudiant.e.s, plutôt que d’adhérer aux règles strictes dictées par des objectifs éducatifs dépassés.

Et si on considère que notre canon est composé d’un groupe d’hommes vieux, blancs, cis et hétéro, ce déplacement du contenu vers les compétences ouvre de nombreuses portes.

Utilise cette liberté pour faire entendre des voix marginalisées !

Tu peux le faire facilement en apportant des matériaux nouveaux à ajouter à ceux qui n’offrent aucune variété de perspective.

Parce que soyons honnêtes : la plupart des manuels voient l’inclusivité comme une petite bulle dans le coin en bas à droite de la page, ignorée de la plupart des lecteurs/trices. Ou, comme mon manuel d’espagnol par exemple, comme insérer toutes les dix pages, sans logique ni justification, une image d’une personne handicapée.

Bien essayé, manuels. Peut mieux faire.

Par exemple, j’enseigne l’éducation sexuelle. Et en parcourant la plupart des manuels d’éducation sexuelle que j’ai utilisés, on croirait que seules les personnes blanches ont des organes génitaux.

La représentation, c’est important. Donc assure-toi que les matériaux utilisés montrent une grande variété de personnes.

Besoin d’idées ?

En histoire, propose aux élèves de faire des exposés sur les différents groupes opprimés à telle époque, pour aider à remplir les silences laissés par les voix hégémoniques qu’on entend depuis l’école primaire. Et parle de l’effet du whitewashing sur notre conscience collective.
En maths, utilise les pourcentages, les graphiques, les probabilités pour parler de représentation.
Mais, dans ta démarche pour mettre en lumière des voix plus marginalisées, toujours éviter ce piège : n’attends pas de tes élèves marginalisés qu’ils « représentent » leur groupe.

Au contraire, sois l’allié.e qui apporte les perspectives qui manquent.

4. Encourage les étudiant.e.s à analyser de nouvelles perspectives

Souviens-toi de ce que j’ai dit sur l’importance pour les étudiant.e.s de créer leur propre contenu d’apprentissage : le fait que tu sois celui ou celle qui doit t’assurer que les voix marginalisées sont représentées ne t’empêche pas d’encourager les élèves à analyser activement de nouvelles perspectives.

L’une des façons d’introduire cela dans la classe est par l’analyse des matériaux en tant que médias. Qui les a créés ? Qui a le pouvoir ? Qui en bénéficie ? Les messages sont-ils bénéfiques ou nuisibles ?

Toutes ces questions, tu peux encourager tes élèves à se les poser par rapport au matériel devant eux, en espérant qu’ils/elles exporteront cette compétence dans le monde réel.

Tu peux même créer une unité entière basée sur l’analyse des médias, pour permettre d’étudier les matériaux d’un point de vue différent.

Quand j’enseignais l’anglais au lycée, je faisais faire des lectures orientées à mes étudiant.e.s, en utilisant des extraits de films Disney. Je leur enseignais les bases des théories féministes et anti-racistes, et leur demandais d’analyser les films à travers ce prisme.

Et j’ai vu leur mâchoire se détacher.

Ils et elles ont commencé à établir des connexions et à tirer des conclusions dont ils/elles n’auraient pas été capables, si on ne leur avait pas donné les outils pour changer de point de vue.

Pas assez de temps pour faire toute une unité ? Pas de problème !

Pousse les étudiant.e.s hors de leur zone de confort en les faisant analyser comme des personnes différentes pourraient se sentir face à certains contextes, ou à quel point un texte serait différent si l’identité (raciale, genrée, sexuelle) des personnages étaient différente.

Tu peux faire de l’analyse critique ou des lectures suivies de ce type dans toutes les matières, pas seulement littéraires !

Les élèves vont se mettre au niveau de ce que tu attends d’eux – alors attends beaucoup ! Tu seras surpris.e de tout ce qu’ils/elles peuvent accomplir, et de la profondeur de leur réflexion.

5. Montre l’exemple

C’est vrai, on ne devient pas forcément enseignant.e avec l’espoir qu’on sera des figures modèles par procuration, mais ça arrive.

Donc à la place de fuir la responsabilité, comme le font de nombreuses célébrités par exemple, avec des déclarations comme « eh bien, je ne veux pas être un modèle », assume-la et utilise-la à l’avantage de tes étudiant.e.s.

Parce les figures d’adulte ont de l’importance dans la vie des étudiant.e.s. Ils et elles passent la plus grande partie de leur journée avec toi et tes collègues. Alors autant faire de ton existence même un enseignement.

Ça ne signifie pas que tu dois être parfait.e. Le contraire, en fait. Sois humain.e.

Fais des erreurs, sois rappelé.e à l’ordre. Excuse-toi.

Sois une personne de qui ils et elles peuvent apprendre – et pas seulement parce que tu as des diplômes et un poste.

Et laisse les petites victoires être ce qu’elles sont – des victoires.

Un jour, j’ai eu une classe de collégien.ne.s qui utilisaient le mot « PD » à tout bout de champ. Je n’arrêtais pas de les rappeler à l’ordre. Et à chaque fois, ils et elles murmuraient sans conviction « Désolé.e, Fabello ».

Mais un jour, j’en ai eu assez. Alors je leur ai fait une mini-leçon sur l’étymologie du mot et sur ce qu’il avait d’offensant.

Et le jour suivant ?

Le jour suivant, l’un de mes élèves me dit avec enthousiasme que la veille, alors qu’il jouait aux jeux vidéos, il avait réfléchi à deux fois avant d’insulter son adversaire en utilisant ce mot.

« Je me suis souvenu de ce que vous avez dit, du coup je l’ai pas traité de PD », m’a-t-il dit. « Je l’ai traité de fils de pute à la place. »Et j’ai souri parce que j’ai apprécié l’effort, et j’ai pensé que la chose que les profs n’entendent vraiment, vraiment pas assez souvent, et que je te rappelle donc maintenant, est : Tu fais une différence.

***

Une classe féministe n’est pas forcément un endroit où des posters représentant l’intersectionnalité sont accrochés à côté de bannières « Détruisons le patriarcat », où tu passes plus de temps à analyser le slut-shaming dans La Lettre écarlate que le symbolisme, où tu refuses d’utiliser des livres de bio qui utilisent un langage essentialisant – même si ça peut.

Une classe féministe est tout simplement un endroit où nos valeurs concernant l’égalité, le respect et la représentation sont apparentes.

Et quand on fait vraiment l’effort de créer un environnement sain comme ça, on cultive le féminisme.

L’auteure :

Melissa A. Fabello, co-manager en édition à Everyday Feminism, est une éducatrice en sexualité, une activiste dans les domaines des troubles alimentaires et de l’image de soi, et une vloggeuse en analyse média basée à Philadelphie. Elle aime les jours de pluie, Jurassic Park et Taylor Swift, et vous pouvez la trouver sur YouTube et Tumblr. Elle est titulaire d’une licence en enseignement de la langue anglaise de l’université de Boston et d’un Master en éducation sexuelle de l’université de Widener. Elle travaille actuellement sur son doctorat. Vous pouvez la joindre sur Twitter @fyeahmfabello. Lisez ses articles ici and invitez la à des conférence ici.