L’avocat diabolique

– Ce que vous ne comprenez pas, c’est qu’il y a plein d’hommes qui sont pour l’égalité hommes/femmes… Mais ils ne veulent pas se dire féministe parce qu’à chaque fois, des hystériques leur tombent dessus en leur disant de la fermer, comme si le simple fait qu’un homme ouvre la bouche était opprimant pour une féministe. C’est de la misandrie, et ça dessert votre cause !

– Le simple fait d’être un homme n’est pas opprimant. Par contre, la réalité est que les féministes ont souvent affaires à des hommes mal informés sur les problématiques et les combats du féminisme, qui viennent leur expliquer pour la millième fois qu’elles doivent exagérer quand même parce qu’eux, ça leur est jamais arrivé de se faire siffler dans la rue. Alors oui, ça arrive aux féministes d’être agressives, surtout sur des plateformes comme Facebook ou Twitter où le débat peut très vite virer à la chasse à l’homme (ou plutôt à la femme) ou au troll. Mais c’est l’expression d’un sentiment de ras-le-bol que les mecs nous expliquent à quoi ressemblent notre vie et ce qu’on doit ressentir… ou comment mener nos combats.

– C’est surtout un comportement hystérique qui vous enlève toute crédibilité. En plus, c’est totalement contradictoire : tu ne peux pas dire qu’ils sont mal éduqués ou informés et ensuite les envoyer chier hyper violemment. Ce n’est pas de leur faute ! Si tu voulais vraiment faire avancer les choses, tu serais pédagogue avec ces gens. Surtout que tu racontes toutes ces conneries sur l’intersectionnalité, tout le monde est beau et gentil etc… Et puis à force que vous les preniez pour des cons ou que vous leur gueuliez dessus, on va commencer à croire que ce sont eux qui ont raison…

– Mais la plupart ne cherche pas à apprendre ou à être éduqués, ils cherchent à provoquer, à avoir raison, à humilier. Et puis, rien que dans ton discours à toi, je vois deux éléments que chaque féministe rencontre au moins une fois quand elle aborde le sujet avec un anti-féministe, et qui montre bien d’où vient la mauvaise volonté : le mansplaining et le tone policing.

– Parle en français déjà…

– J’utilise les termes anglais parce que les anglophones sont beaucoup plus avancé.e.s sur tout ce qui concerne le genre : nous les Français on en est encore à accepter le terme lui-même et à décrier une « théorie du genre » qui n’existe pas… Alors on n’a pas encore pris le temps de traduire correctement ces termes-là. Pour mansplaining je peux te proposer « mecsplication » mais je ne suis pas sûre que ça t’aide.

– Oh si si je vois très bien ce que c’est : un argument d’autorité pour exclure d’emblée tous les hommes de la conversation, et refuser toute contradiction parce qu’elle serait forcément « oppressive »… De la connerie, ouais.

– Alors non. En fait, le mansplaining décrit une réalité très précise et hélas beaucoup trop courante : c’est la tendance des hommes à interrompre les femmes pour leur expliquer d’un ton condescendant des choses qu’elles savent déjà, ou qu’elles auraient peut-être mieux expliqué elles-mêmes. C’est très visible à la télévision, quand les journalistes invitent des femmes qu’ils présentent comme des « expertes », mais ne leur laissent pas en placer une.

– Mais c’est gamin et victimisateur de venir pleurer que tous les hommes sont méchants et vous coupent la parole… Pour une fois qu’on peut en placer une au milieu de vos bavardages ! C’est bien connu que dans les couples par exemple, c’est la femme qui parle tout le temps.

Des études ont montré que c’était assez faux cette perception, et que les hommes souvent ont l’impression que les femmes prennent plus de place qu’elles n’en prennent vraiment… Et puis on parle de la scène publique et médiatique ici : la parité hommes/femmes est déjà rarement atteinte, alors si en plus les femmes n’ont pas la parole…

– Non mais moi je suis pour donner la parole aux femmes, mais en même temps si c’est pour les entendre se plaindre ou être des hystériques à chaque fois qu’on les contredit, on va pas aller loin dans le débat.

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– Et on en revient au tone-policing, c’est à dire au contrôle du ton employé. Dans de nombreux débats, dès que la féministe s’échauffe un peu, son opposant arrête purement et simplement d’écouter ses arguments parce que s’énerver serait un signe d’incapacité intellectuelle… Mais notre bel idéal de rationalité objective, il faut comprendre qu’il n’est qu’une illusion, et une illusion dangereuse : chacun.e, homme comme femme comme ni l’un ni l’autre, parle de son point de vue purement subjectif, avec ses expériences, ses souffrances, ses enthousiasmes. Ignorer ce fait comme on le fait dans la plupart des sociétés aujourd’hui est dangereux, disais-je, parce que c’est présenter comme objectivement vrai ce qui en fait n’est qu’une opinion, certes argumentée, certes recevable, mais pas forcément universelle.

– Mouais, ça me semble surtout être encore une de tes grandes phrases pour justifier que les idées et valeurs des féministes ne peuvent être contestées sans qu’on soit un facho. On est obligé de rester calme quand on débat ! Ne serait-ce que par respect pour l’autre qui, lui, reste calme et ne s’énerve pas alors qu’il sent bien qu’il n’est pas le bienvenu.

– Forcément, c’est facile pour toi, ou pour les autres, qui ne vivez pas la violence au quotidien, qui n’êtes pas concernés par les discriminations, qui avez des privilèges. On a des raisons d’être énervées. De plus, la rationalité et l’objectivité à tout prix font partie des exigences sociales qui oppriment la parole des femmes et d’autres groupes. Parce qu’on apprend aux hommes à ne pas pleurer et aux femmes à exprimer leurs sentiments, les modes d’expression de chaque genre s’en ressentent. Il s’agit aussi pour nous de revendiquer le droit aux sentiments, qui sont sans cesse dévalués sur la scène de la parole publique.

– Ce que t’es en train de dire c’est que tu ne veux pas débattre parce que c’est un truc de mec c’est ça ? N’importe quoi…

– Ce que je suis en train de dire c’est qu’il y a plusieurs formes de débats et que toutes doivent être reconnues comme valides, et que les arguments doivent toujours pouvoir être entendus, même si la forme ne te plaît pas.

– Mais je pourrai te dire la même chose : vous mettez l’accent sur des débats qui suintent le sentiment, et ça vous empêche de reconnaître des arguments formulés raisonnablement, même si leur auteur n’y adhère pas vraiment. Parfois, certaines personnes savent de quoi elles parlent, connaissent les enjeux, mais veulent simplement se faire les avocats du diable.

– Premièrement, la position de l’avocat du diable est forcément celle d’une personne privilégiée, qui n’a pas affaire tous les jours aux situations d’infériorité ou d’oppression de ceux et celles à qui elle parle. C’est une position d’emblée ambigüe, parce que c’est comme si ces petits avocats bien rationnels se servaient de la souffrance d’autrui comme expérience de pensée, comme jeu rhétorique, ce qui paraît particulièrement insensible. Si tu es au courant des enjeux, tu ne peux pas  décemment commencer une phrase par « je sais que c’est la merde pour toi mais imaginons que je fasse comme si tout allait bien ». Que tu refuses de reconnaître la réalité de l’oppression d’autrui ou que tu n’en aies pas conscience est une chose, que tu la reconnaisses pour ensuite la traiter comme donné négligeable ou concept abstrait, en est une autre. Et puis arrêtez de perdre votre temps à débattre et commencer à changer les choses ! La deuxième chose, c’est que ce que les « avocats du diable » croient nous apprendre n’a rien de nouveau. Ce n’est pas comme si nous n’avions jamais considéré ce point de vue. Parce que chaque féministe a fait un long chemin de sensibilisation et de recherche avant d’en arriver là où elle est, qu’elle est elle-même passée par toutes les phases du doute et de la remise en question. Et parce qu’elle est confrontée à des « avocats du diable » chaque jour, chaque fois qu’elle ose articuler un début d’argument féministe.

– Ça ne me dit toujours pas comment avoir une conversation avec une féministe… Apparemment c’est impossible…

– Tu dis ça, tu ne m’as pas encore claqué la porte au nez…

Lire la suite : Être un homme féministe (24/02)

BONUS !  Jeu : relève dans ce dialogue toutes les fois où l’anti-féministe mecsplique ou critique la forme plutôt que le fond. #feministlol


Sources et liens :

Ce que les hommes font quand ils se disent « l’avocat du diable » (en anglais).

Définition du mansplaining (en anglais)

Comprendre le mansplaining avec Madmoizelle.

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